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23 février 2022 3 23 /02 /février /2022 19:45
 
 
 
 
 

La cocaïne submerge la France et l’Europe, détruisant les populations qui la consomment et les quartiers où elle est vendue. La coke est devenue une cause majeure de la criminalité. Dans un rapport de 2018, le Bureau des Nations unies pour la drogue et le crime (UNODC) estime que 192 millions de personnes dans le monde ont consommé du cannabis et 125 millions de la cocaïne et de l’héroïne. C’est un faible pourcentage par rapport à la population mondiale, mais c’est un chiffre en hausse et qui structure toute une géographie des flux de la criminalité. Les trafiquants ont toujours un coup d’avance par rapport aux policiers et ils parviennent à réorganiser leurs réseaux et leurs flux après chaque coup de filet ou arrestations. La vente de drogue se mêle aux luttes politiques et aux guerres pour tenir des territoires qui échappent au pouvoir, menaçant la viabilité même des États. Le Mexique est ainsi désormais un pays quasi perdu, corrompu et déstructuré par les cartels de la drogue, dont l’argent permet d’acheter policiers et fonctionnaires pour œuvrer en toute tranquillité, et armes lourdes pour tenir les territoires et combattre les concurrents. Les cartels de la drogue mexicains sont, en bien des régions, les véritables maitres du pays. Le Mexique est classé comme étant le deuxième pays le plus violent, derrière la Syrie en guerre (278 899 homicides depuis 2006 dont 80% des morts en 2020 étaient liés à la criminalité et au trafic de drogue soit 28 328 décès). L’Europe comprend deux États mafieux qui peuvent se muer en narco-État, le Kosovo et l’Albanie, menaçant l’équilibre et la stabilité de leurs voisins.

 

La France championne d’Europe

 

La France n’échappe pas à la vague de la poudre blanche. Consommation et criminalité connaissent une hausse constante depuis les années 2000, avec la difficulté inhérente à toute étude de la criminalité qui fait que les données sont parcellaires et qu’il est difficile d’appréhender la réalité du phénomène puisque celui-ci étant informel il est par nature caché. Les confinements n’ont pas ralenti la consommation de drogue et n’ont guère fragilisé les réseaux bien implantés. Un rapport de 2020 de l’INSEE estime que le trafic de drogue en France représente un chiffre d’affaires de 3.2 milliards d’euros pour 900 000 consommateurs annuels de cannabis et 600 000 de cocaïne. La France, pays du vin, de la bonne chère et de la gastronomie est aussi la championne d’Europe de la consommation d’antidépresseur et de cocaïne. Cette donnée témoigne d’un grave problème social dans le pays, d’autant que la cocaïne n’est plus la drogue des riches, des beaux quartiers et des publicitaires à la mode, mais qu’elle est devenue un produit consommé par des personnes beaucoup plus modestes et aux revenus plus faibles que les consommateurs des années 1990. La route de la coke passe désormais par les campagnes et les petites villes de province, minant des personnes déjà vulnérables et déstructurant les tissus humains. Cet étalement de la zone de chalandise de la cocaïne complexifie encore davantage la lutte contre les réseaux, la gendarmerie ne disposant pas des moyens nécessaires à une telle lutte.

 

Le même rapport de l’INSEE estime que 22% des 15-34 ans et 40% des 15-65 ans ont consommé du cannabis au cours de l’année précédent la réalisation de l’étude. La consommation de cocaïne concerne essentiellement la tranche d’âge des 18-25 ans. Compte tenu des ravages causés par cette drogue et des conséquences sociales et sanitaires lourdes c’est une bombe à retardement qui se prépare.

 

Si la consommation est en hausse, c’est aussi que les trafiquants ont su faire évoluer leurs modes de vente afin d’une part de déjouer la répression policière et d’autre part de s’adapter aux nouvelles tendances, notamment par la vente à domicile : diminution des points de deal, compliqués à tenir et aisément repérables par la police et augmentation de la vente mobile. Les vendeurs viennent à domicile livrer quelques grammes, en détournant les noms de la vente directe pour se prénommer « Uber shit », « Ubercoke » ou encore « Allo weed ». Des vendeurs plus mobiles, donc moins faciles à intercepter, qui peuvent ainsi toucher des territoires plus vastes et sécuriser leurs livraisons. D’où le fait que la coke quitte les banlieues et les centres-villes pour concerner dorénavant les espaces ruraux. Ce sont ainsi près de 300 000 personnes qui vivent de façon directe de la drogue en France, drainant avec elles tout un large écosystème qui s’accomplit dans le blanchiment d’argent.

 

Infiltration française

 

70% des arrivées de drogue sur le territoire français viennent par la mer. Le Havre est devenu l’une des portes d’entrée principales de la cocaïne en France. Les dockers sont en première ligne et subissent les menaces des trafiquants. D’après Christophe Cornevin (Le Figaro, 26/12/2021), 19 dockers ont été enlevés en France et 26 attaques ont été recensées dans le port du Havre. Toujours d’après Christophe Cornevin, les dockers ripoux se font rémunérer entre 10 et 20 000€ pour fournir des badges d’accès aux trafiquants afin de permettre le déchargement des paquets de drogue insérés dans les bateaux depuis les ports de départ. En 2020, 7,7 tonnes de cocaïne ont été saisies par les douanes au Havre. Les deux autres grandes portes d’entrée sont Dunkerque et Marseille. Résultat de cette hausse de la consommation en Europe et aux États-Unis, depuis 2018 la production de cocaïne a été multipliée par 4 en Colombie. En février 2020, le port de Marseille a vu une saisie record de 3,3 tonnes de cocaïne.

 

Grâce aux « mules » qui transportent de petites quantités de cocaïne, l’axe Cayenne-Orly représente près de 15% des flux de drogue arrivant en France. Un travail important pour les douanes françaises qui doivent repérer et arrêter les passeurs. 500 mules ont été interpelées en 2020 ; reste à savoir la proportion que représentent les personnes arrêtées par rapport à celles qui sont passées.

En dépit des moyens alloués par l’État et du contrôle des flux financiers, les routes de la coke ne tarissent pas.

 

Coke en Europe

 

En Europe, c’est Anvers qui est le premier port d’entrée de la cocaïne. En 2020, ce sont 65 tonnes de cocaïne qui ont été saisies dans ce port. Entre janvier et septembre 2021, les saisies sont montées à 80 tonnes. Si les estimations de la police des stups sont justes, à savoir qu’il faut multiplier par 10 le tonnage des saisies pour approcher le tonnage qui est passé, cela donne une idée de l’ampleur des flux qui entrent en Europe. À cela s’ajoute le fait que la cocaïne entrante est généralement de bonne qualité et qu’elle peut donc être coupée et diluée pour fournir un produit moins bon, mais en plus grand nombre.

Délaissant parfois les ports, trop surveillés et donc trop risqués, les trafiquants passent par l’Afrique, via le golfe de Guinée et s’allient aux mafias du Nigéria qui ajoutent le trafic de drogue au trafic de migrants. L’Espagne est également en première ligne, parce que plus proche de la Colombie et partageant une langue commune.

 

À l’échelle européenne, les trafics de drogue se sont complexifiés afin d’échapper aux contrôles et de mieux répondre à la demande. Si la criminalité est la face sombre de la mondialisation, elle s’organise néanmoins selon les principes économiques du marché avec réponse à la loi de l’offre et de la demande et adaptation constante aux clients. Le Mexique est désormais un pays tenu par les cartels, souvent plus riches et plus armés que les autorités politiques locales, favorisant la corruption à haute échelle et la pénétration de plus en plus forte des bandes criminelles. La drogue corrompt, au sens propre, c’est-à-dire qu’elle dissout les sociétés en détruisant les consommateurs et en fortifiant les groupes criminels qui en vivent et qui répandent ensuite la terreur et la destruction. Rien n’est jamais trop tard, mais la lutte contre les chemins de la coke devrait être une urgence vitale.

 

 

Auteur: Jean-Baptiste Noé

Jean-Baptiste Noé est docteur en histoire économique. Il est directeur d'Orbis. Ecole de géopolitique. Il est l'auteur de plusieurs ouvrages : Géopolitique du Vatican. La puissance de l'influence (Puf, 2015), Le défi migratoire. L'Europe ébranlée (2016) et, récemment, un ouvrage consacré à la Monarchie de Juillet : La parenthèse libérale. Dix-huit années qui ont changé la France (2018).

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